Critique des médias français

En 2015, la France se situe au 38e rang du classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, avec 21,15 points. Dans ce classement, les pays sont classés selon une échelle de 0 à 100 : moins la presse est libre dans un pays, plus le score est élevé. C'est un peu mieux qu'en 2014, où la France était classée 39e avec 21,89 points. Ces résultats rangent la France dans la catégorie « Situation plutôt bonne », comme les États ayant un score compris entre 15,01 et 25 points. Des progrès sont ainsi à réaliser. En 2012, le film Les Nouveaux chiens de garde, réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, pointait les problèmes des médias français. Ces derniers n'ont malheureusement pas disparu, l'actualité vient nous le rappeler.

cc.jpg (Crédit photo : Jérôme S, Flickr)

Le film dénonce l'influence des milieux économiques sur la presse, avec notamment des médias entre les mains de grands groupes industriels. La boulimie actuelle de Patrick Drahi fait office de piqure de rappel. En effet, l'homme d'affaires est à la tête du groupe Altice, qui comporte entre autre Altice Media Groupe, cette dernière entité regroupant l'Express, Libération et les médias du groupe NextRadioTV (BFMTV, RMC, etc...). L'économiste Benoît Boussemart a révélé, au mois d'août, dans le mensuel Capital, la complexité de l'organigramme du groupe Altice, bien utile pour pratiquer de l'optimisation fiscale. Julien Salingue, journaliste du site Acrimed, précise que cela permet aussi à Drahi, grâce au contrôle d'un fournisseur d'accès à internet (Numéricable-SFR) de maitriser « les moyens d'acheminer l'information ». Dans ce cas, « il n'y a pas de censure, contrairement à Vincent Bolloré [à la tête du groupe Canal +], mais un plan de licenciement, malgré l'opposition des journalistes ». Dans le film, Henri Maler, professeur de sciences politiques à l'Université Paris VIII, explique que les entreprises ont intérêt à posséder des médias pour bénéficier de « leviers d'influence politique particulièrement corrupteurs ». Lukas Luwarso, président de l'Alliance des journalistes indépendants entre 1997 et 1999, a affirmé dès 2000 (What a Free Press Means to Me: Voices of Freedom 2000, publié par le Comité mondial pour la liberté de la presse) que la liberté de la presse est un préalable indispensable à la lutte contre la corruption : « une presse libre ressemble à une tornade qui déracine la corruption, la collusion et le népotisme ». En effet, la transmission d'informations permet de lutter contre la corruption, puisque celle-ci se caractérise forcément par une opacité, étant donné qu'elle est prohibée par la loi et la morale. Plus concrètement, les propriétaires de médias influent sur le contenu proposé, de manière à ne pas gêner leurs intérêts. Les réalisateurs évoquent par exemple le JT de TF1, qui évite soigneusement de traiter des retards connus sur les chantiers de construction de centrales nucléaires gérés par Bouygues Construction, puisque TF1 fait partie du groupe Bouygues.

Le scandale Volkswagen

ww.jpg(Crédit photo : John, Flickr)

Le film ne traite pas de la publicité, qui est « un élément qui permet d'exercer des pressions directes ou indirectes, car les médias sont dépendants des recettes publicitaires », avance Julien Salingue. L'influence est différente de celle des propriétaires, « c'est un pouvoir qualitativement différent, il n'a pas la capacité de déterminer les conditions de production de l'information ». L'actualité nous a offert un exemple édifiant de l'emprise directe, avec l'affaire qui a secoué Volkswagen, nous apprend le Canard Enchainé du 30 septembre. L'agence de publicité MediaCom, qui gère les campagnes publicitaires de la firme allemande, a ainsi usé de pratiques moralement plus que douteuses. Sa régie 366 a contacté par mail des dirigeants de journaux français, notamment ceux de la Presse Quotidienne Régionale, quelques jours après que le scandale ait éclaté. Dans ces e-mail, elle menace les journaux de stopper la campagne publicitaire, et les revenus importants qui vont avec, en cas d'article sur la crise Volkswagen. L'agence a confirmé l'envoi de ces messages, mais réfute les accusations de chantage, selon Bruno Ricard, directeur général adjoint de la régie, l'objectif était « simplement de reporter la campagne ». Il est effectivement possible que l'interprétation du Canard Enchaîné soit mauvaise, le mail précise ainsi que s'ils peuvent « assurer formellement à l'agence et à la marque que lors des dates de parutions des 6, 8 et 10 octobre prochain, il n'y aura aucun article relatif à la crise VW, [la régie conservera] les investissements » et que dans le cas contraire elle sera « dans l'obligation d'annuler ce dispositif ». Quoiqu'il en soit, il reste pertinent de s'interroger sur l'éthique de ces méthodes. Néanmoins, l'effet indirect de la publicité est encore plus puissant, car il est permanent, alors que les pressions ne peuvent être que ponctuelles. Les entreprises souhaitent investir en priorité dans des médias disposant d'une audience forte. Or, pour toucher un maximum de public, la tentation est très forte pour les médias de proposer un discours très consensuel et des contenus très divertissant (donc pas toujours intellectuellement instructifs). Le problème va se poser de plus en plus sur Internet, avec la montée en puissance des logiciels bloqueurs de publicité. Cela devrait en effet encourager les entreprises à mener des campagnes de publicité moins agressives, avec un pernicieux et savant mélange d'information et de publicité.

Les théories néolibérales

Les Nouveaux chiens de garde dénonce également le règne médiatique des experts, où ces derniers sont systématiquement présentés avec leurs titres universitaires et jamais leurs fonctions dans des entreprises. Cette présentation tronquée masque les conflits d'intérêts possibles, ce qui abouti à un débat faussé, avec une diffusion médiatique des thèses économiques néolibérales. Ces experts conservent toute leur crédibilité médiatique malgré leurs erreurs de prévision manifestes, le film cite comme exemple Alain Minc qui a répété en juin 2008 que le risque d'une crise financière était écarté, soit à peine trois mois avant la plus grosse crise financière depuis les années 30, dont nous n'avons toujours pas résorbé les graves conséquences économiques.

pt.jpg (Crédit photo : Paul Thielen, Flickr)

Les médias eux-mêmes diffusent désormais les théories économiques néolibérales. Le film rappelle que les médias adoraient vanter les mérites du modèle économique britannique, malgré ses inconvénients, par exemple une étude a démontré qu'il existe un lien entre espérance de vie et pauvreté. Aujourd'hui, les médias privilégient l'exemple de notre voisin allemand. Le traitement de ces deux modèles est assez similaire, il existe « une ressemblance sur "l'envers du décor", avec très peu de reportages sur la généralisation de la précarité, les emplois à un euro », analyse Julien Salingue. « Les éléments de comparaison sont choisis soigneusement », afin de répondre à une logique « très idéologique, avec un objectif économique : trouver des éléments de comparaison pour justifier l'ordre économique établi ». Les experts médiatiques sont également de fervents soutiens du modèle germanique, nous pouvons citer Alain Minc et son livre Vive l'Allemagne !.

« Des images particulièrement graphiques »

Le film évoque aussi les syndicalistes, traités de voyous par les médias lorsqu'un conflit éclate. Il cite l'exemple de Xavier Mathieu, alors délégué syndical chez Continental, qui devait répondre à chaque interview aux questions de journalistes prompts à s'émouvoir des violences subies par les patrons, les journalistes lui demandaient régulièrement de lancer des appels au calme. Une séquence est ainsi devenue culte : lors du JT de France 2, David Pujadas demande au syndicaliste s'il souhaite lancer un appel à stopper les violences, il répond alors très franchement que non, il en est hors de question. Plus récemment, le conflit social chez Air France a donné lieu à un traitement médiatique et politique important. Contrairement au conflit chez Continental, les images ont fait le tour du monde, car Air France est une entreprise connue et les affrontements ont donné lieu à « des images particulièrement graphiques, les télés aiment ce genre d'images ». Le 12 octobre, plusieurs syndicalistes ont été arrêtés, le lendemain Jean-Luc Mélenchon les a soutenus sur BFMTV et les a exhortés à « recommencer ». Le 17 octobre, Léa Salamé a répondu au leader du Parti de Gauche sur le plateau d'On n'est pas couché, en dénonçant sa « démagogie » et en demandant quelle serait la prochaine étape : « appeler à la désobéissance civile ? ». Il est tout de même étrange de voir l'appel à la désobéissance civile considéré comme le stade ultime de la violence, pourtant préconisée par Gandhi, célèbre apôtre de la non-violence... D'une manière générale, ajoute Julien Salingue, les médias mettent en avant la violence physique et les licenciements, mais « refusent de voir les violences symboliques subies par les salariés », par exemple la vidéo de la salariée d'Air France demandant en vain des explications, a surtout été vue sur Internet, assez peu à la télévision. Ainsi, « on passe à côté d'une partie de l'explication » du conflit, étant donné que cette violence symbolique est ressentie par les salariés comme une véritable violence, même si elle est « moins spectaculaire donc moins médiatisable ».

Rémy Fontaine

Catégorie : Analyses | Postée le | Lien permanent

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